Une année s’épuise à l’extrême bord des soixante siècles qui nous séparent du début de l’Histoire humaine. Un clignement d’œil s’il en est, sur lequel un regard rétrospectif demeure cependant essentiel pour discerner les mouvements d’ensemble et se projeter vers l’avant.
Les quatre dernières années furent celles de la pandémie COVID-19 et de l’accélération des tendances géopolitiques antérieures. L’affermissement de la bipolarité sino-américaine a tracé les contours d’une Guerre froide 2.0, dans laquelle le déclassement de l’Occident et le protagonisme offensif de la Chine et des BRICS apparaissent comme deux dynamiques principales. Une nouvelle architecture de prédation a pris forme à l’échelle globale, dont l’un des rouages aura été le colossal transfert de richesse opéré durant la pandémie et le resserrement d’une gouvernance techno-féodale. En même temps, des reconfigurations structurelles se sont poursuivies en Amérique latine, en Afrique, en Asie et en Europe.
L’année 2025 a constitué un tournant dans ce cycle de déstabilisation et dans la poursuite des réarrangements en cours. La guerre russo-ukrainienne, véritable piège immatériel du XXIe siècle, reste sans perspective de désescalade et attise une extension du conflit au titre de la menace existentielle agitée par les deux camps. Elle fait écho aux manœuvres d’Israël au Proche-Orient (guerre des Douze jours), à celles du Yémen, de Taïwan, du Turkestan chinois, du Panama (canal bi-océanique), au sens où il s’agit d’encastrer au forceps, c’est-à-dire moyennant la violence, ces espaces dans l’infrastructure de la Nouvelle Route de la Soie, dont le projet est impulsé tant par la Chine que par l’industrie occidentale (financement d’environ 7.5 trillions de dollars depuis 2013). En Afrique, l’Alliance des États du Sahel en Afrique a continué à se démarquer de l’aire euro-atlantique et met la pression sur d’autres puissances de l’Afrique de l’Ouest. En Amérique latine, la stratégie de la tension fomentée entre les deux formes d’étatisme socialiste et libertaire s’est affermie, tandis que la puissance nord-américaine a mis en scène sa lutte contre les narco-États qu’elle épaule clandestinement depuis 19481.
En parallèle, une crise du système monétaire s’est nettement amorcée. La planche à billet planétaire, l’endettement des États et la guerre commerciale livrée par les États-Unis ont conduit à dévaluer le dollar, le yen et d’autres devises nationales, tandis que l’or et l’argent ont stocké massivement les actifs de multiples banques centrales, Chine et Russie en tête. Une dédollarisation du globe a ainsi progressé, sur fond d’auto-sabordage des États-Unis et de remise en cause partielle de l’ordre international par les nations pro-multipolaires. Dans cette perspective, l’année 2026 réunit les conditions d’une déflagration monétaire de grande ampleur, qui scellera probablement les rouages de l’architecture économique préfigurées durant les dernières années (ONU 2.0, réforme bancaire conçue par la Banque des Règlements Internationaux (BIS), monnaies numériques, mécanismes de gouvernance centrés au niveau supranational).
Face à ces évolutions, il importe de souligner que les approches conventionnelles des rapports de force, de même que les regards simplificateurs attachés à ne voir dans la situation actuelle qu’un nouveau partage du monde devenu dorénavant post-occidental, refusent d’appréhender cette réalité en profondeur. L’anachronisme et le décalage sont la règle, rappelant au passage que le terrain immatériel, celui des perceptions, de l’information et des connaissances, est la clé de voûte par excellence pour agir sur l’échiquier international. N’en déplaise aux signes manifestes d’une nouvelle polarisation Est-Ouest et d’une fragmentation multipolaire, le monde continue d’être mu avant tout par des forces impériales et transnationales. Cette géométrie a pris forme à la fin du XVIIIe siècle, moyennant une conflictualité qui est élargie horizontalement, par l’ajout de nouveaux domaines de confrontation, et verticalement, par la juxtaposition de nouveaux échiquiers visibles et invisibles. Ces modes de combat furtifs ont traversé l’histoire et remontent loin en arrière, avant Sun Tzu et Thucydide, à l’époque de l’empire babylonien (1890 av. JC), dont la culture stratégique fut reprise par les dynasties romaines et byzantines2, puis par les empires européens.
À ce titre, le quart de siècle qui s’achève en ce début de troisième millénaire poursuit ces dynamiques entamées durant les trente siècles antérieurs. D’une part, la compréhension du grand jeu stratégique contemporain reste compartimentée et déphasée avec les réalités, et cela pour l’ensemble des écoles de pensée géopolitique. Ce décalage renvoie à un véritable endiguement en termes de rapport au réel (post-réalisme), dans la mesure où les sociétés ne sont plus capables de percevoir la totalité de l’édifice stratégique dans lequel elles évoluent. D’autre part, le centre de gravité impulsant les transformations mentionnées plus haut n’est pas situé au niveau des États-nations, mais au niveau d’une strate transnationale, puissante et organisée, prédatrice des économies et des États-nations et héritière des cultures du combat pratiquées dans le passé. Cette double hélice, conduite dans le temps long, débouche aujourd’hui sur un nouveau système global de prédation, arrivant à maturité avec l’avancée de la troisième révolution industrielle. Ce système n’est pas loin de constituer l’architecture de domination la plus sophistiquée de l’histoire.
Dunia fait partie des acteurs légers et indépendants susceptibles de se positionner plus lucidement sur ces questions. La nature disruptive de l’agenda impose d’un côté de renouveler radicalement les modes d’observation et de pensée stratégique, à cheval entre les dimensions immatérielles, géostratégiques et géoéconomiques. De l’autre, il devient impératif de mailler davantage les connaissances innovantes, les éclaireurs de cette réalité et les initiatives liées à ces enjeux entre différentes aires géoculturelles (anglophone, hispanophone et francophone).
Le projet de Dunia reste d’outiller l’action collective dans le domaine de l’information et de l’intelligence stratégique au service de la croissance des sociétés. L’état des lieux souligné par l’année 2025 incite de se tourner plus fermement contre la prédation systémique et de se préparer au cycle conflictuel qui a commencé.






