COMES et Bruno Racouchot ont interviewé François Soulard pour son édition spéciale n°150 de décembre 2023. Nous reproduisons ici l’entretien.
Javier Milei sera dimanche le nouveau président de l’Argentine. Honni par les médias, il a cependant gagné. Pourquoi ? Et plus largement, quid des affrontements informationnels en Amérique du Sud ? Chercheur français résidant en Argentine, François Soulard vient de publier Una nueva era de confrontación informacional en América Latina (éditions Ciccus, Buenos Aires, novembre 2023). Proche du géostratège Gérard Chaliand, dont il a traduit plusieurs livres en anglais et espagnol, fin connaisseur de l’univers altermondialiste, en lien avec l’Ecole de pensée sur la guerre économique (EPGE), le Forum mondial de l’économie sociale et l’Institut de l’Iconomie, il est le fondateur de la plateforme de communication dunia.earth dont les travaux s’étendent aux cultures stratégiques, aux mutations liées à l’informatisation, aux affrontements informationnels et économiques.
Dans l’entretien qu’il a accordé à Bruno Racouchot, directeur de Comes Communication, François Soulard constate avec lucidité, visant le monde occidental post-moderne : « Voici venu le temps des guerres cognitives et des luttes à front renversé. L’affrontement s’est déplacé vers l’intérieur des sociétés, de manière couverte, furtive, indolore et le plus souvent légale. »
Javier Milei assume la présidence de l’Argentine ce 10 décembre. Quelle a été sa stratégie communicationnelle pour gagner ?
Milei a gagné cette élection en exposant les contradictions du système en place et en recourant à une communication à la fois extravagante, sincère et offensive. La tronçonneuse qu’il a agitée convulsivement dans ses meetings publics s’est convertie en icône de combat, puis en mème d’une jeunesse argentine souhaitant rompre avec un régime politique jugé corrompu. Sur le plan programmatique, le président élu a pointé l’incurie d’une élite incapable de contrôler l’économie nationale et la dérive des mœurs politiques. Ses propositions ont manifestement rencontré la subjectivité d’un électorat fatigué par l’étiolement des conditions sociales et par l’anti-réformisme d’une sorte de système « dynastique » en roue libre sur ses privilèges. Ce même système, composé par des formations de droite comme de gauche, est désigné comme la « caste » à abattre par Javier Milei.
Je rappelle que la coalition multipartite au pouvoir a capté pendant des décennies l’équivalent d’environ un quart du PIB chaque année et que la pauvreté avoisine aujourd’hui les 50 % de la population.
Stratégiquement, la coalition de Javier Milei a dû faire sauter les verrous des modes classiques de communication pour conquérir une audience, d’autant plus qu’elle ne disposait ni de véritable enracinement socio-territorial, ni de soutien médiatique, à l’inverse de ses concurrents. Le plan de bataille du faible consista donc à parler vrai, à attirer l’attention par la rupture, créer des brèches dans les discours, s’engouffrer dans les failles de l’adversaire, activer un imaginaire libertaire susceptible de faire écho à l’histoire longue de l’Argentine, tout en restant discret sur les nécessaires manœuvres électorales en vue du ballotage du 19 novembre dernier. Le camp d’en-face a tout misé sur le discrédit et le clientélisme électoral. Javier Milei a été dépeint médiatiquement comme étant d’ »extrême-droite », « négationniste », « fasciste », « instable mentalement », on assisterait, dixit la presse, à la victoire d’une force réactionnaire et conservatrice sur un projet progressiste.
Plus largement, en matière de guerre informationnelle et de stratégie cognitive, quelles sont les nouvelles lignes de fracture qui sont en train d’apparaître en Amérique du Sud ?
Pour moi, cette élection est surtout un coup de pied dans la fourmilière et un reflet des antagonismes de l’Amérique latine. Le scrutin a ratifié un candidat qui entend éradiquer un système politique archaïque et parasitaire, dont le projet relève en fait d’un collectivisme étatique et prédateur. L’impôt et la corruption sont ses deux mamelles parasitaires, sur fond de cartellisation du pouvoir. Dans la mesure où il est impossible de se présenter d’entrée de jeu avec un projet castro-communiste ou socialiste en Argentine ou ailleurs, un tel régime ne peut exister qu’en développant une ingénierie sociale et informationnelle. L’étatisme parasitaire a été dissimulé habilement derrière une réalité parallèle, cristallisée dans le terme de « progressisme ». Ce dernier fait office de bouclier informationnel étayé par les notions d’État proactif, d’inclusion, de droits sociaux, de démocratie communautaire, d’économie populaire et de régionalisme autonome s’opposant au néolibéralisme. Cet engrenage s’est progressivement mis en place depuis l’année 1982, date à laquelle l’Argentine est vaincue militairement par le Royaume-Uni dans la guerre de l’Atlantique Sud.
Fait moins connu, Londres a développé une influence continue en connivence avec les ex-révolutionnaires pour faire passer cette défaite sur le compte de la Junte militaire. Les élites argentines ont ensuite réalisé une sorte d’imitation dans le style décrit par Ibn Khaldoun vis-à-vis des rapports de domination. Elles ont pris leur revanche judiciaire et informationnelle sur les militaires et répliqué le modèle européen d’État-providence absorbant près de 50 % de la richesse nationale au titre des droits et de l’émancipation. Londres, Washington, et l’Europe de façon plus indirecte, ont appuyé en sous-main cette politique, afin de mettre le pays sous dépendance, tout en encourageant sélectivement son contraire sur d’autres terrains.
Sur le fond, l’Amérique Latine est intimement structurée par la confrontation entre les formations marxistes-léninistes résiduelles de la Guerre Froide et le camp libéral-républicain. Les années 2000 ont marqué l’arrivée au pouvoir des premiers suite à leur reconversion aux règles du jeu démocratique et au combat hybride. En 1998, Hugo Chávez prend la tête du gouvernement au Venezuela après une tentative de coup d’État échouée six ans plus tôt. En 2001, le péroniste Eduardo Duhalde agite l’étendard insurrectionnel pour provoquer la démission du président Fernando de La Rúa dans une Argentine au bord de la banqueroute. En 2003, Evo Morales renverse le gouvernement bolivien en créant de toutes pièces une « Guerre du gaz », soutenue en coulisses par des mercenaires colombiens. Même scénario au Brésil, au Chili ou en Colombie où des environnements conflictuels ont été façonnés en amont des processus électoraux par des manœuvres insurrectionnelles et subversives. Les formations néomarxistes ont élaboré un art du combat non conventionnel pour conquérir l’arène démocratique et façonner les perceptions, la guerre de l’information étant une pièce maîtresse de leur arsenal.
À cette prédation endogène des démocraties s’ajoute celle des grandes puissances. L’aile globaliste des démocrates étasuniens, notamment les réseaux de George Soros, appuie le néomarxisme contestataire dans le but d’affaiblir les États latino-américains et d’y établir des dépendances, tandis que le camp républicain soutient les forces libérales, tire sur les ficelles institutionnelles et fomente le cas échéant des « révolutions de couleur ». Les régimes dits « progressistes » ont accéléré les partenariats stratégiques avec la Chine, la Russie et plus récemment l’Iran, en profitant du retrait relatif de Washington. Ils ont passé au tamis la méthode de déconstruction franco-européenne pour nourrir un néomarxisme culturel utilisé comme arme cognitive. Je note que, dans sa campagne, Javier Milei a évoqué ces matrices d’influence. Il a critiqué le socialisme autoritaire, le globalisme onusien (alarmisme climatique et Agenda 2030), le droit-de-l’hommisme et l’étatisme social-démocrate.
La perception des réalités sud-américaines est fortement biaisée en Europe. Selon vous, pourquoi les experts occidentaux sont-ils aussi éloignés du terrain, leur préférant souvent un narratif mainstream ?
D’une façon générale, je trouve que l’Europe n’a pas la volonté de se mettre en face de la nature des conflits en cours. Son idéalisme s’accommode d’un prêt-à-porter conceptuel qui achoppe sur les rapports de force. Le prisme ethnocentriste fait que le monde académique et intellectuel européen se plaît à observer l’ »extrême Occident » comme s’il s’agissait de son propre reflet dans une autre temporalité politique. Rares sont les esprits venant se plonger dans la réalité profonde de la région en laissant leur biais ou préférence idéologique à l’entrée du continent. L’influence des réseaux latino-américains sur l’Europe pèse également. De nombreux exilés ayant fui les dictatures sud-américaines ont altéré l’histoire des guerres civiles et des luttes politiques en les rendant compatibles avec le cadre idéologique des gauches européennes. Enfin, peut-être que la social-démocratie n’a plus l’audace – du moins pour l’instant – d’en découdre avec les ombres projetées sur son modèle. Les pays latino-américains se sont fabriqués en puisant dans le meilleur de la philosophie politique hispanique, française et nord-américaine. Ces fondements sont assaillis depuis plusieurs décennies par d’autres idéologies combatives qui ont prospéré, par action, comme je l’ai mentionné, ou par omission. Des deux côtés de l’Atlantique, la situation oblige à se regarder dans le miroir, effort ô combien dérangeant, et à se mettre à la hauteur du monde, tel qu’il est.
Lire la suite de l’entretien sur le site de Comes, ou ci-dessous.
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Communication & Influence n°150_(décembre_2023)
