Étude de cas élaborée suite au webinaire « L’AES et le nouveau panorama stratégique en Afrique » animé en août 2026 par la communauté de professionnels en intelligence économique Niofar IE Afrique.
Introduction
L’Alliance des États du Sahel (AES) maintient son cap après trois ans d’existence dans une aire sahélienne concentrant la majeure partie de la violence extrémiste1 au niveau africain. Forgée en septembre 2023 dans la foulée des coups d’États qui frappèrent cette même aire géographique, elle fut d’abord été bâtie comme un accord défensif se proposant d’enrayer la déstabilisation des États sahéliens. Après leur arrivée au pouvoir, les juntes militaires du Burkina Faso, du Mali et du Niger ont rapidement reformulé les partenariats extérieurs établis avec la France et la communauté d’États ouest-africains. Elles initièrent des coopérations avec d’autres puissances (Russie, Turquie, Chine) et se réclamèrent d’un pôle politique hétérodoxe. S’affichant à présent comme une « solution africaine aux problèmes africains », l’AES promeut désormais des perspectives nationalistes, souverainistes et décoloniales, voire confédérales2, cristallisant un regard beaucoup plus politique sur son projet et de nouvelles attentes de la part des populations. L’axe sécuritaire, même loin d’être réglé3, s’est donc étendu au champ sociétal et économique, en créant une dynamique susceptible de modifier le statu quo politico-économique de l’aire ouest-africaine.
Différentes analyses ont tenté de rendre compte de cette démarche régionaliste dans le milieu médiatique et universitaire4. Au-delà des interprétations fournies néanmoins, une lecture plus fouillée révèle un tout autre visage de cet environnement conflictuel. Les nouveaux régimes sahéliens ne sont en effet pas en rupture avec la dépendance tutélaire des anciennes puissances européennes. La réponse sécuritaire, ainsi que la menace originelle elle-même, s’insèrent en réalité dans une même architecture stratégique construite par ces puissances et les élites sahéliennes dans un but de reconfiguration de la sous-région. Ce dessein, particulièrement emblématique de la conflictualité contemporaine, n’est pas perçu dans sa profondeur du fait de sa furtivité et de l’endiguement cognitif bâti par les protagonistes, d’où l’impératif d’un travail en profondeur sur les grilles de lecture.
Métastases libyennes et cadre stratégique
La crise libyenne de 2011 a bel et bien rebattu les cartes du frêle équilibre sécuritaire de la région sahélienne. Certains dirigeants africains l’ont pointée comme étant la conséquence directe de l’aventurisme otanien5, le renversement de Tripoli par la force au cours de la même année 2011 ayant fourni un appel d’air aux mouvances djihadistes et séparatistes pour s’engouffrer dans les brèches des États sahariens et d’autres régions du Moyen-Orient. Les factions armées et insurrectionnelles qui se sont trouvées renforcées à partir de l’épisode libyen se sont effectivement propagées dans la sous-région ainsi qu’en Syrie6. Les mouvances insurrectionnelles ont parfois été associées aux manœuvres discrétionnaires des acteurs extérieurs, en particulier de la France, qui continue d’être mise en cause aujourd’hui dans le soutien aux groupes rebelles du Mali7, quand bien même coopéra-t-elle militairement de 2014 à 2023 pour stopper l’expansion des groupes armés à travers les opérations Serval et Barkhane menées avec le G5 du Sahel8.
Dans la dizaine d’années qui suivit les révolutions arabes et la chute de Tripoli, la représentation stratégique qui s’est construite du côté sahélien tendit à se fixer sur trois axes prioritaires : la menace expansive des groupes irréguliers au niveau territorial, plus ou moins perçue comme étant ramifiée à des puissances extérieures, ravivant des tensions internes et mettant en danger l’intégrité des États sahéliens ; l’inertie de la classe dirigeante africaine et des modes de gouvernance limitant in fine la possibilité de sortir de l’ornière sécuritaire et du retard de modernisation, y compris en matière d’action contre-terroriste ; les contradictions du système international et de l’intégration ouest-africaine pour promouvoir la cohésion des sociétés sahéliennes et limiter leur fragmentation. Ces axes ont globalement formé le cadre sous-jacent aux initiatives qui furent entreprises en aval en matière de partenariats pour l’action anti-terroriste, de changement de régime par coup d’État militaire dans les trois pays de l’AES (de même qu’au Tchad et au Soudan), de création de l’alliance tripartite, de ses narratifs porteurs et des ruptures politiques avec la communauté politique ouest-africaine.
Un tel référentiel, d’apparence logique et réaliste, est cependant partiel. Il laisse de côté des pans entiers de réalité qui s’avèrent plus difficiles à discerner et qui ont été par ailleurs escamotés ou non perçus par les appareils d’intelligence des puissances impliquées, y compris ceux des pays sahéliens. Or, une telle césure perceptive n’est pas une donnée circonstancielle ou marginale dans l’arène sahélienne. Elle manifeste la présence d’un rapport de force construit dans la dimension cognitive, dans le but de masquer l’appréhension intégrale des enjeux et de la nature de l’arène en présence.
Revisiter l’arène sahélienne
Trois séquences permettent de déconstruire cet écran cognitif et de reformuler en profondeur l’arène stratégique sahélienne : le basculement de l’emprise néocoloniale en Afrique après 1945 et le rôle de la Libye jusqu’en 2011 ; la phase de déstabilisation des pays sahéliens après 2011 ; la démarche actuelle de l’Alliance des États du Sahel.
Le basculement néocolonial après 1945
La Libye joue en effet un double rôle d’architecte et de déclencheur dans ce contexte. L’expérience conduite par Mouammar Kadhafi à partir de 1969 a été dépeinte le plus souvent comme un régime autocratique et pro-africain qui rejetait les bases libérales de l’Occident9 à la faveur d’une matrice autonome et socialisante. Dans les faits, Tripoli sponsorisait d’un côté les initiatives de libération nationale du continent et les perspectives de convergence continentale, en concrétisant la mise sur pied de l’Union africaine au cours des années 2000. De l’autre, le cadre doctrinaire kadhafien plantait dans le décor la notion de « troisième voie » politique, se démarquant des modèles communiste et capitaliste10 et des modes de gestion étatique et privé. Sur le fond, ce modèle transposa la gouvernance des flux et des décisions vers d’autres mécanismes d’arbitrage et d’allocation de ressources, selon un schéma monopolistique compatible avec la matrice fournie par Karl Marx, Wilhelm Röpke11 ou plus récemment par Tony Blair12. En d’autres termes, le but de ce modèle n’était pas une modernisation institutionnelle ou économique susceptible de dépasser les limites des deux modèles classiques, mais plutôt un accroissement des dépendances et le monopole du pouvoir13 formulé dans une armature qui découplait intrinsèquement, à l’instar des modèles orthodoxes, les objectifs affichés officiellement par le système de son fonctionnement effectif. Cette même matrice fut introduite dans les variantes du socialisme arabe et africain, en particulier dans le nassérisme, le baasisme syrien ou irakien, puis ailleurs dans le denguisme chinois14. L’Union européenne et d’autres expériences nationales15 s’en sont largement inspirées, de même que l’Union africaine.
Cette armature supposément alternative s’inscrivait en réalité dans la transition du colonialisme européen vers une nouvelle infrastructure de dépendances, codifiée cette fois-ci dans les règles du système international et renforcé par le contrôle des élites nationales. Cette mutation prit forme idéologiquement au cours du XIXe siècle, sous la houlette des élites britanniques, d’une part grâce aux travaux de Karl Max qui furent encadrés par Moses Hess et Giuseppe Mazzini16, d’autre part avec Wilhelm Röpke qui appuya la naissance du « troisième modèle » et de l’école néolibérale avec l’appui de la fondation Rockefeller17. Sur le fond, la formation conceptuelle du matérialisme historique, de même que celle du capitalisme et du communisme, répondit au dessein de créer un rapport de force entre des matrices antagonistes, y compris entre classes sociales, et d’exploiter la tension dialectique entre ces pôles antagonistes pour modeler l’échiquier économique.
C’est dans cette perspective idéologique que Mouammar Kadhafi fut formé à Londres sous la bienveillance du Foreign Office18, puis à Taïwan à l’école de political warfare (Fu Hsing Kang College19). Les cadres militaires de l’Union libre en Libye s’inspirèrent de l’expérience nassérienne qui était soutenue par la CIA dans le cadre du programme Fat Fucker20. Rapidement, la méthodologie employée par les militaires libérateurs se diffusa dans la région, en Irak (1958), au Yémen (1962), en Libye (1969), chaque coup d’État débouchant sur un modus operandi analogue, à savoir : la mise en place d’une matrice socialisante présentée comme une « troisième voie » politique opposée au passé colonial ; la création d’un parti unique assorti d’assemblées populaires21 ; la nationalisation des ressources. Simultanément à leur répression par les appareils militaires et aux différentes formes de déstabilisation, les mouvements de libération nationale étaient en fait appuyés en coulisses par les anciennes puissances coloniales, avec l’aide accessoire du castro-communisme cubain dont le premier dirigeant n’était pas moins qu’un autre allié de l’establishment anglo-américain22. Ce même establishment pouvait compter également sur des alliés africains. Au Ghana, l’un des fondateurs de la république, Edward Akuffo-Addo, fut membre des hautes instances de l’establishment britannique (Middle Temple23). De fait, il poussa le pays à être activement impliqué dans le « mouvement des non-alignés » de Bandung (1955), ce dernier étant érigé comme un pôle en rupture apparente avec l’ère coloniale européenne. En Afrique du Sud, Nelson Mandela était un franc-maçon encadré par le MI624 anglais dans le but de prendre la tête du mouvement anti-apartheid et d’intégrer le pays dans le système de dépendances en germe. De fil en aiguille, la plupart des référents marxistes du continent furent ainsi appuyés par les centres de décision anglo-américains, avec la bienveillance ou l’accompagnement direct d’autres puissances européennes.
Dans ce passage d’un système à l’autre, les nouvelles républiques africaines constituées entre 1950 et 1960 mirent en place les nouveaux mécanismes de normalisation institutionnelle. Ce fut le cas du réseau d’organismes associés à l’Institut Royal des Affaires Internationales (Chatham House) qui assure depuis lors l’encadrement des élites africaines25 et leurs orientations dans chaque contexte national. La création des banques centrales26 et la centralisation bancaire fut un autre mécanisme permettant le contrôle des flux économique à travers l’inclusion (ou l’exclusion) dans le réseau financier international, de même que la conditionnalité économique. En Afrique de l’Ouest, la Banque centrale des États de l’aire éponyme incarne ce rôle de chambre de compensation à l’échelle sous-régionale27. La Guinée refusa d’ailleurs d’entrer dans ce système coordonné par la France et en subît les contrecoups économiques28. À l’inverse, l’entrée de la Chine dans le réseau en 199629 fut concomitant à son décollage économique. Plus récemment en Libye, les rebelles qui s’emparèrent de Benghazi en 2011 créèrent aussitôt une banque centrale ainsi qu’une compagnie pétrolière associée30. La manœuvre fut reproduite en Irak, en Serbie, en Ukraine, ainsi qu’en Syrie laquelle entra dans le réseau de la Banque des Règlements Internationaux (BIS) à partir de 202431 suite au renversement du régime de Bachar el-Assad32. Seuls l’Algérie, le Maroc et l’Afrique du Sud sont actuellement des membres pléniers de la BIS, la plupart des pays sub-sahariens coopérant fluidement avec celle-ci. Enfin, on remarquera que l’Union Africaine, à travers son Agenda 206333, s’inscrit dans cette matrice en promouvant explicitement la création des mécanismes de gouvernance bancaires ou d’autres instruments normatifs faisant directement écho à cette nouvelle armature de dépendances.
La Libye a donc constitué une sorte de catalyseur de l’ordre régional qui se mit en place dans la période post-coloniale. Elle a théâtralisé un pôle de dissidence à l’hégémonie européenne, voilé derrière un faux antagonisme, afin de poser les bases d’un nouveau système de subordination des États africains et moyen-orientaux. Tripoli a aussi contribué à déstabiliser les pays sahéliens en constituant en amont de l’année 2011 une plate-forme islamiste susceptibles d’alimenter les conflits limitrophes. Le renversement de Tripoli fut décrit par de nombreux détracteurs de l’occidentalisme comme une intervention de l’OTAN ayant mis à bas un régime panafricain. Il est en effet indéniable que l’opération « Odyssey Dawn », votée par les cinq membres du Conseil de sécurité de l’ONU au titre de la protection de la population de Benghazi, déborda de son mandat et eut pour arrière-pensée de régler le sort du régime libyen. Il n’en demeure pas moins qu’une interprétation aussi délimitée participe à l’endiguement cognitif bâti autour du cas libyen et ampute substantiellement la verticalité de cette arène. Les cinq puissances du Conseil de sécurité n’agissent pas dans le cadre compartimenté de leur souveraineté nationale et sont en fait contrôlées par Londres34, ce qui induit que le but unanime de l’opération était d’entrée de jeu de renverser le régime kadhafien, et éventuellement de créer un foyer perturbateur dans la sous-région. Les manœuvres entreprises au même moment par Jeffrey Epstein35 autour du recel des fonds libyens tendent à confirmer ce projet36.
La déstabilisation sahélienne après 2011
La crise libyenne qui se propage dans une partie de l’Afrique à partir de 2011 n’est pas isolée de l’architecture d’emprise que nous avons vue plus haut. L’année 2011 est celle des révolutions arabes. Les mobilisations ont débuté en Tunisie en décembre 2010, puis en Libye en janvier 2011, en Égypte, au Yémen et en Syrie. Le Conseil national de transition (CNT) a été formé en Libye en février 2011 dans la ville de Benghazi. Celui-ci intègre une nébuleuse de mercenaires et groupes armés qui se concentrent particulièrement dans la même ville et sur les sites de Tabrouk et Derna. Ces effectifs étaient en majorité affiliés aux groupes Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) et au Groupe islamique combattant en Libye (GICL), les deux entités fournissant le principal contingent de djihadistes dans le théâtre irakien3738. Le dirigeant islamiste Abdelhakim Belhadj, engagé dans le Conseil de transition de Benghazi puis dans le Conseil militaire de Tripoli, était appuyé par le MI639 et le Qatar40, tandis que la France équipait matériellement différentes formations armées41. Le MI6 et la CIA, également présents sur le terrain42, avaient d’ailleurs sponsorisé le Groupe islamique combattant en Libye quelques années auparavant43.
Chemin faisant, ces organisations ont formé le centre de gravité d’une force insurrectionnelle mettant en cause le régime de Mouammar Gaddafi. Elles furent appuyées ouvertement par les actions militaires de l’OTAN en mars 2011 et débouchèrent sur la chute définitive du régime en octobre 2011. La plupart des analyses sur le phénomène terroriste ont compartimenté à l’envi les relations de ces groupes irréguliers avec les puissances tutélaires. L’officier français Pierre-Henri Buel souligna par exemple avec courage les évidences de fabrication de l’organisation fantôme Al-Qaïda44 afin de légitimer la guerre contre le terrorisme à partir de 2001, tout en associant exclusivement sa genèse à l’agenda des États-Unis. Le journaliste anglais Mark Curtis exposa, quant à lui, les relations incestueuses entre les agences nationales de renseignements, les gouvernements et les organisations islamistes mobilisées en Irak, en Libye et en Syrie. Ces deux auteurs cependant, ainsi que beaucoup d’autres, escamotèrent à escient la profondeur de cette question. Dans les faits, les formations islamistes ont en immense majorité été sponsorisées par une poignée de puissances, faussement segmentées entre elles, dont la coordination hiérarchique a été assurée par l’intelligence britannique45 et l’establishment romano-britannique46. Ce même establishment configura une superstructure, formée au cours d’un long processus historique, qui chapeaute l’infrastructure de dépendances que nous avons mentionnée plus haut. À l’instar d’autres démarches antérieures, celle-ci a façonné un nouveau phénomène insurrectionnel, incarné cette fois-ci dans les mouvances islamistes (wahhabisme, Frères musulmans, etc.) dont la genèse intellectuelle remonte jusqu’au XVIIIe siècle et qui sont exploités aujourd’hui comme vecteur de déstabilisation. Pour ce faire, la même superstructure a introduit dans les rapports interétatiques et l’espace cognitif une compartimentation qui rend invisible cet échiquier. Cette furtivité permet aujourd’hui à la Russie, à la Chine47 et la Turquie de s’immiscer activement dans l’aire sahélienne, d’y développer une influence, tout en étant identifiés comme une alternative à l’influence occidentale.
Les tensions qui affectent les États sahéliens après l’année 2011 ont donc des ramifications avec une stratégie couverte de mise en tension de l’Afrique par l’entremise de groupuscules extrémistes. Cette stratégie opère de manière dialectique, en fomentant d’un côté les réseaux insurrectionnels, de l’autre en appuyant les démarches de changement de régime par des forces politiques ou militaires. En octobre 2017, donc en amont de la « ceinture de coups d’État » et de la formation de l’alliance sahélienne, l’embuscade de Tongo Tongo au Niger fut vraisemblablement coordonnée entre l’intelligence étasunienne et les combattants de l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS)48. Elle permit de justifier une augmentation de la présence sécuritaire en substitution à l’ancienne présence militaire française. Sur fond de « partage des valeurs communes49 », les États-Unis ont par ailleurs formé les troupes sahéliennes et les officiers qui entreprirent les coups d’État50, notamment Assimi Goita au Mali51 et Ibrahim Traoré52 au Burkina Faso53. Les missions d’entraînement de l’Union européenne participèrent également à cet encadrement au titre de la lutte anti-terroriste54. Enfin, du côté des formations irrégulières, on notera que différents observateurs ont pointé les fonds reçus par Boko Haram et l’État islamique55 de la part de l’agence nord-américaine USAID.
L’Alliance des États du Sahel
L’Alliance des États du Sahel naît dans cet environnement en septembre 2023. D’abord forgée comme un pacte sécuritaire56, elle s’élargit au projet de confédération57 quelques mois plus tard, peu après le retrait des trois pays du bloc ouest-africain (CEDEO)58. Le projet ne sera remis en cause ni par la France, ni par la communauté des États d’Afrique de l’Ouest qui s’arc-boutèrent un moment devant l’initiative, sans toutefois riposter par une intervention du type de celle qui fut menée en Gambie en 201759. Après septembre 2023, les partenariats sécuritaires avec la Turquie et la Russie60 s’élargirent aux trois pays de l’alliance tripartie6162, sans que le soutien reconnu d’Ankara aux mouvances islamiques ne soit envisagée comme problématique. Dans la foulée, en octobre 2023, la France retira rapidement les troupes déployées sur le territoire63, à l’inverse des États-Unis dont les effectifs restèrent sur place64 et augmenteront ensuite leur présence. Dans le même mouvement de réagencement, différents programmes régionaux intégrés au dispositif de surveillance sanitaire One Health65 de l’Organisation Mondiale de la Santé (RESAOLAB et Labo2S) accélérèrent curieusement leur préparatif66 avant même le coup d’État de juillet 2023 au Niger et annonçaient être fonctionnels67. Ces initiatives restèrent intactes après la formation de l’AES, alors que dans le domaine énergétique, l’export d’uranium vers la France était soudainement stoppé68.
En matière de politiques économiques, les pays de l’AES impulsa ensuite un premier virage à connotation endogène et nationalisante. Celui-ci donna lieu à la création de la Banque Confédérale d’Investissement et de Développement (BCID-AES69), à l’homogénéisation des droits de douane, à une gestion numérique de l’identité, de même qu’à un certain nombre de nationalisations dans le secteur minier70. Malgré la fragile situation sécuritaire, le bloc a accusé une croissance moyenne d’environ 5,5% en 2025, les prévisions restant élevées par rapport à la moyenne subsaharienne71. Au cours du même intervalle, le commerce interne à l’AES et à la CEDEAO n’a pas montré d’évolution substantielle, celui-ci restant de l’ordre d’environ 12 % des échanges de l’aire ouest-africaine7273.
Sur le plan informationnel et politique, l’AES a embrassé rapidement un agenda offensif et polarisateur dessinant un camp panafricain souverainiste, opposé à l’hégémonie euro-atlantique et aux autres expériences ayant développé une domination sur les sociétés africaines, notamment les conquêtes arabo-musulmanes7475. Cet activisme informationnel s’appuie sur un véritable écosystème médiatique, soutenu par la création fin 2025 d’un canal de télévision ad hoc (Télé AES76). Les narratifs convergent en général vers la mise en valeur d’une multipolarité géopolitique, rejetant le néocolonialisme77 tout en prenant ses distances avec le marxisme social. La France est accusée de soutenir les groupes rebelles ou le terrorisme islamique, argument qui n’est pas faux comme nous l’avons vu plus haut78, mais qui devrait être plus solidement étayé sous peine d’alimenter la compartimentation perceptive de l’arène. Une allégation analogue peut être établie sur les épisodes historiques de conquête musulmane dans la mesure où celles-ci se sont effectuées en partenariat dialectique avec l’Empire romain (et non contre Rome79). À cette lecture critique s’agrège la critique des institutions du système international, notamment le FMI, la Banque mondiale et l’Union européenne, de même que l’OTAN et la CIA dans leur rôle de déstabilisation couverte. À ce titre, la CEDEAO et les pays limitrophes sont dépeints suivant le même tropisme d’adhésion au camp de la dépendance. À l’intérieur de la sphère panafricaine favorable à l’AES, différents secteurs allant des sensibilités anti-establishment et anti-impérialistes valorisent médiatiquement les juntes militaires pour leur rupture avec l’ordre orthodoxe et leur appui à une politique sécuritaire jugée consistante. C’est le cas de la Russie qui a développé une politique d’influence nettement anti-occidentale80. La guerre informationnelle conduite par Moscou81 est cependant contrée par un sous-écosystème informationnel à la fois local et international, qui remet en question la présence russe dans la région et les formes de criminalité pratiquées par les organisations paraétatiques de Moscou (Africa Corps, Wagner). Cette tension, qui participe du schéma dialectique, contribue à polariser d’autant plus l’arène sahélienne et à brouiller les strates plus enfouies de l’architecture.
Dans l’ensemble, cet échiquier informationnel suit les contours d’une guerre de l’information82 bien plus que d’une simple confrontation médiatique entre les camps en présence. L’organisation de campagnes offensives planifiées de part et d’autre, l’astroturfing, les propagandes et leur exposition respective, la désinformation et la polarisation perceptive comptent parmi les modalités principales de confrontation. Une interprétation superficielle de la même arène tend à tracer deux lignes de front principales entre les gouvernements de l’AES d’un côté et les détracteurs intérieurs et extérieurs de l’autre. De fait, la majorité des analyses existantes participent de cette tendance8384. Mais la nature dialectique de l’arène empêche fondamentalement de raisonner dans ce cadre de pensée simplificateur. Elle renverse même la finalité de la guerre de l’information. Les conflits informationnels tracés entre la Russie, la France, les États-Unis et les trois pays de l’alliance tripartie existent non pas dans l’optique de construire de véritables rapports de force et faire gagner un camp sur l’autre, sinon essentiellement pour créer un écran perceptif et masquer la stratégie de tension sous-jacente. Dans ce sens, la fabrication conflictuelle de cette arène est cohérente et atteste que la France, les États-Unis, la Russie et les États sahéliens travaillent de concert pour établir cette démarche dialectique et établir un écran cognitif à l’agenda de plus grande profondeur. Cette stratégie est à l’inverse de ce qui est théâtralisé dans l’espace informationnel : elle est impulsée par une trame non compartimentée et unifiée et oblige donc, du côté de l’intelligibilité de la situation, à se situer dans la verticalité stratégique de l’échiquier et à bâtir un autre cadre de pensée polémologique.
Conclusion
Les trois séquences que nous venons d’aborder offrent une réflexion stratégique particulièrement riche à l’échelle africaine. La sous-région sahélienne, qui figure parmi les plus défavorisées quant à son insertion dans la globalisation et à son exposition à la violence islamiste contemporaine, est entrée après les années charnières 2011-2012 dans un nouveau cycle géopolitique. En dépit des apparences, le pacte scellé à partir de 2023 dans l’alliance tripartite ne coïncide pas avec un nouveau projet endogène et sécuritaire mis en œuvre par des juntes militaires déterminées à tordre le bras au modèle antérieur. Dans les faits, les trois pays du nouveau bloc sahélien miment le redressement sécuritaire de la sous-région, ainsi que sa redynamisation économique, au sein de ce qui est énoncé comme étant une « troisième voie politique ». Ce projet s’appuie sur certains outils conceptuels (troisième voie) et des narratifs (post-néocolonialisme, panafricanisme, indépendance). Elle affiche certains résultats vertueux sur le plan économique, tandis que l’équation sécuritaire est loin d’être résolue. Sur le fond, l’agenda poursuivi et la nature des acteurs impliqués forment une arène qui oriente les trois pays dans le sens d’une subordination à des intérêts extérieurs et d’une reconfiguration.
L’absence d’intelligibilité de cette architecture est une première conclusion de notre analyse. Cette nouvelle arène sahélienne est difficilement perceptible car elle est fondamentalement duale, au sens où elle revêt l’apparence d’une réponse politico-militaire endogène et « panafricanisante », tout en couvrant en profondeur une modalité d’interventionnisme extérieur. En amont, le problème sécuritaire, produit par l’intensification des insurrections et de la prolifération territoriales des groupuscules islamistes, a été entretenu en grande partie par la situation libyenne et les intérêts extérieurs, tandis que la réponse sécuritaire en aval, incarnée dans les renversements des États et la formation de l’Alliance des États du Sahel, a été mise au service d’une prise de pouvoir par des juntes militaires et d’un réagencement des trois pays au sein de l’AES. Le basculement vers de nouveaux partenariats avec l’entrée de la Russie et de la Turquie relève également du mécanisme dialectique. Ces deux pays, à l’instar des États-Unis85, de la France ou encore de la Chine86, s’insèrent dans le même globalisme géopolitique orchestré par l’establishment romano-britannique. L’arène dialectique modifie par ailleurs complètement la nature de l’ennemi. Pour les peuples sahéliens, ce dernier n’est pas tant l’un ou l’autre acteur, à savoir les juntes militaires, la France, la Russie, les factions islamistes, etc., sinon l’ensemble de l’environnement conflictuel lui-même, et en particulier ses architectes. L’arène crée ainsi une illusion d’optique faisant apparaître des camps en pseudo-opposition, de manière d’autant plus forte qu’il existe une absence de description historique de ce registre stratégique dans la littérature scientifique et l’espace médiatique. Enfin, l’action dans le domaine cognitif, par l’entremise d’ontologies altérées, de fausses dichotomies, de production orientée de connaissances, les flux médiatiques, etc.) masque en permanence la véritable ligne de confrontation en établissant des rapports de force simplificateurs et secondaires. Le résultat de cette dialectique est finalement une non-perception de cet environnement conflictuel par les sociétés sahéliennes et le frein à l’émergence de forces alternatives ou de résistances.
La deuxième perspective a trait aux objectifs poursuivis par cette architecture. L’un des principes opératoires appliqués dans ce grand jeu sahélien est d’utiliser le conflit créé par les factions rebelles et islamistes afin de légitimer un changement de régime et un virage programmatique en Afrique de l’Ouest. Cet agenda programmatique s’est intensifié et radicalisé avec la formation de l’alliance tripartite en septembre 2023. Or, tant le profil des nouveaux dirigeants militaires que la présence chronique des groupes islamistes armés et la difficulté à contenir leur action territoriale empêchent de penser que le règlement sécuritaire soit une véritable priorité pour la superstructure qui chapeaute cette arène, de même que pour les partenaires extérieurs qui s’y sont impliqués (France antérieurement, États-Unis, Russie, Turquie). En pratique, la violence organisée reste méthodologiquement « utile » dans la mesure où elle légitime dialectiquement un régime d’exception à la tête des trois pays sahéliens et des mesures d’urgence sécuritaire. En matière d’agenda politique, les trois pays ont impulsé des initiatives en résonance avec les axes programmatiques de l’establishment global, à savoir la promotion d’une identification biométrique87, la gestion intégrée et normalisée des ressources88, de même que la participation aux dispositifs de surveillance sanitaire89 (enclenchée avant 2023). Même si l’AES a questionné rhétoriquement les bases monétaires de l’UEMOA, les projets de monnaie numérique de banque centrale au Nigeria90 et dans l’Union Économique et Monétaire Ouest-Africaine (UEMOA) n’ont pas été remis en question pour l’instant91. Ces différents éléments, revendiqués systématiquement dans une recherche d’autonomie nationale, sont visibles également dans l’Agenda 2063 de l’Union Africaine92.
Cette trame suggère que l’arène sahélienne a comme vocation, à l’instar d’autres dynamiques en marche en Afrique, d’accélérer un encastrement dans les infrastructures actuellement déployées autour des Routes de la Soie et des corridors logistiques connexes. Le fait est précisément que les corridors commerciaux ont été énoncés dans une priorité pour l’AES93. Le Nigeria constitue d’un côté un point d’entrée maritime de l’un de ces corridors qui enjambe le Sahara pour connecter la rive algérienne de la Méditerranée94. De l’autre, le Ghana et le Togo dont deux autres points d’entrée susceptibles de relier Ouagadougou et Niamey95. À l’échelle africaine, il est notable de constater que d’autres zones impliquées dans la mise en place de ces corridors terrestres et maritimes96 sont immergées dans des conflits qui sont mis à profit pour forcer leur reconfiguration et leur prédation dans le cadre de cette infrastructure. L’Ukraine97, l’Iran98 et la bande de Gaza99 sont deux cas à la fois tragiques et paradigmatiques de ces remodelages dont les rouages sont bel et bien identifiables. Entre d’autres termes, le déploiement de ces corridors au sein de ces différents contextes est assorti de démarches de déstabilisation violente et de reconfiguration dont la physionomie est analogue à celles que nous avons observées au Sahel.
L’accélération, ou du moins l’usage stratégique de la conflictualité au Sahel et en Afrique est pour le moment irréversible. Elle rend urgent le développement d’une nouvelle intelligibilité de la réalité en forgeant une grammaire susceptible de décrire les modalités et les stratagèmes qui forment ce type d’architecture. Jusqu’à présent, les grilles de lecture de la polémologie et de l’intelligence stratégique n’ont pas facilité un tel effort. Ils ne le feront pas à l’avenir du fait de leurs biais et de leurs limitations intrinsèques. La perpétuation des dépendances et de la subordination réside précisément dans cet enclavement mental qui efface les contours de la véritable architecture offensive. L’appel à bâtir de nouveaux outils intellectuels est donc lancé auprès de tous les Africains non conformistes et audacieux qui sont préoccupés par cette évolution.
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